10 – Un gros cœur (2 / 3)

Le deuxième texte de la mini série "Un gros coeur".


Les flocons de neige semblent se déposer sur le sol, comme des plumes. Au loin, on peut soupçonner l'activité de la ville, mais ici, rien, pas un bruit. Qui aurait besoin d'être sur le terrain d'une casse de toute façon ? Surtout le jour du réveillon de noël.

Personne ne peut voir le coffre de la vieille renault 5 s'ouvrir. Le véhicule ne détonne pas avec le paysage : toute cabossée, témoin muet de milliers de kilomètres, cette carrosserie sera sa dernière demeure. Bientôt le compresseur la réduira en un gros tas de ferrailles informe. Seulement, son passager involontaire, dans le coffre, ne compte pas faire parti  de la fin de la vieille voiture.

Il ne sait pas du tout comment il est arrivé là, ses souvenirs représentent un gros voile noir. Il pose ses mains de chaque côté de son visage, ce dernier lui semblant un peu … bancal. Sans trop y penser, d'un geste brusque, il redresse sa tête, que même le plus blasé aurait grimacé en entendant le son. L'homme regarde autour de lui, ressemblant ses souvenirs, essayant de comprendre ce sentiment de rage qu'il sentait au fond de lui. Après, un dernier coup d'oeil vers le coffre où il logeait, il se dirige vers ce qui lui semble être la sortie, d'une démarche mal assurée, l'un de ses pieds trainant.

C'est comme si son corps est étranger à son esprit. Pourtant, ce sont bien ses bras, ses mains, ses jambes, il est sûr que s'il se regardait dans un miroir, il se reconnaitrait comme étant Hugues, un homme sans histoire qui met un point d'honneur à aider les autres, à sauver les enfants qui venaient à la ferme. Au rythme d'un pas lent, les souvenirs reviennent, d'abord par flash, puis avec de plus en plus de détail.

Il doit y avoir un soucis dans ces souvenirs, ce n'est pas possible autrement. Car le dernier qu'il a en mémoire, c'est le grand sourire de Falsblood qui l'attrape pour le pousser dans les escaliers. La chute avait sûrement dû être très rapide, quant à la douleur … Hugues porte sa main sur chaque partie de son corps que ce souvenir lui dit avoir été malmenée. Jusqu'au trou noir le plus total. Hugues passe lentement la main sur la nuque, celle là même qu'il a redressé en sortant du coffre. A la palpation, quelque chose lui semble étrange, serait ce possible que sa nuque ait été brisée ? Comment cela pourrait être possible? Parce qu'en toute logique, si la nuque est rompue, alors il meurt, il n'y a pas à tergiverser, ça se passe comme ça et pas autrement.

Plus Hugues essaie de se convaincre que ce n'est pas possible, et plus ses souvenirs insistent sur la cage d'escalier, sur Falsblood, son sourire et la chute. Quand il était scout, Hugues avait appris deux ou trois trucs sur les premiers secours. Il n'avait jamais eu l'occasion de les mettre en pratique, pas même de prendre le poul. Il n'aurait, évidemment, jamais prévu  qu'il devrait prendre son propre poul pour se confirmer qu'il était toujours en vie. Hugues pose ses deux doigts, comme on lui avait appris gamin, et tente de sentir son sang qui circule.

Au début, rien, pas le moindre battement, puis, d'un coup, deux pulsations très rapides, l'une à la suite de l'autre. Hugues fronce les sourcils, qu'est ce que cela veut dire ? Pour vérifier qu'il ne s'est pas trompé, il laisse ses deux doigts en place, attendant. Il a abandonné l'idée de chronométrer à l'aide de sa montre, cette dernière étant complètement cassée. Alors, il compte, essayant de garder le rythme du temps qui passe. Deux minutes ! Il lui a fallu attendre deux minutes pour sentir à nouveau la double pulsation. Même si un corps humain a, en principe, bien plus de battements que ça, cela voulait dire qu'il n'est pas mort, n'est ce pas ? Enfin, justement parce que le corps humain est en général bien plus actif que ça, il ne peut pas vraiment dire non plus qu'il est en vie.

Et puis, il a faim, vraiment très faim. Est ce qu'un mort peut se sentir affamé ? Franchement ? Hugues n'avait jamais jamais été un grand amateur d'histoire de vampires, de fées, de zombies, etc, bref, tout ce qui se rapportait au surnaturel. Surtout qu'en plus, si on regarde plus de près : il n'a pas de canines plus longues que la moyenne, s'il est une fée, il est la fée la plus ridicule du monde, enfin concernant les zombies, d'après ses rares lectures sur le sujet, ils ne seraient pas capables de réflexion. Mais tout de même, il y a un bouquin … il l'a lu alors qu'il était gamin … Hugues a beau se creuser la tête, il n'arrive pas à remettre le nom de l'auteur, juste ses initiales "TP". Enfin, ce n'est pas le plus important. Ce qui l'est, par contre, c'est que ce "TP" ne montrait pas les zombies comme des créatures décérébrées, à la recherche de cerveau, et on ne se transformait pas en zombie suite à une morsure ou à une énième bombe atomique / action des ET ou autre histoire encore plus farfelue.Non, pour l'auteur, enfin dans ses histoires, toute personne pouvait devenir un zombie, si tant est que l'on ait un goût de vivre immodéré. Un tel désir de vivre était extrèmement rare, mais d'après son livre, ça arrivait de temps en temps. Le gars était déclaré mort par tous, et d'un coup, il se réveillait, reprenant tranquillement ses activités après avoir s'être réadapté à son corps, extérieurement comme intérieurement. Il fallait réattribuer leur fonction aux organes.

Qu'est ce qu'il ne donnerait pas pour avoir ce livre entre ses mains, là de suite, maintenant. Peut être qu'il aurait pu apprendre pourquoi il avait autant faim. Parce qu'en y réfléchissant bien, il ne pouvait qu'être ce zombie que ce "TP" décrivait, un Zombie-TP, voilà comment se désigne Hugues. Rien à voir avec les monstres mangeurs de cerveau. Par contre, il ne ressent nullement le besoin de réattribuer leur rôle à ses organes, son estomac gronde, son coeur bat, enfin presque. La dificulté, ce sont surtout au niveau de ses jambes et de ses bras. Ils ont un peu de mal à sembler naturel. En même temps, quoi de plus normal vu qu'il a dû avoir quasiment tous ses os brisés, c'est déjà une chance qu'il réussisse à marcher. Mais s'il a réussi à remettre sa tête en place, et la faire tenir surtout, il doit être aussi possible de faire la même chose pour le reste de son corps. Il n'aurait ainsi plus son pied droit qui part vers l'intérieur. Se rappelant qu'il n'a ressenti aucune douleur avec sa nuque, il s'assied et, sans aucune hésitation, attrape le bout de sa chaussure pour redresser d'un coup sec son pied. Il ne s'étonne vraiment pas de l'absence de douleur, au point où il en est de toute façon.

Il agite un moment son pied, s'assurant qu'il a retrouvé toute sa mobilité puis pendant au moins une quinzaine de minutes, s'occupe de replacer l'ensemble de ses os, méthodiquement. Comme le dit son épouse, ce n'est pas parce qu'on a pas envie de faire quelque chose que ce quelque chose n'est pas nécessaire. Hugues s'arrête un moment, repensant à son épouse. Elle devait être folle d'inquiétude de ne pas le voir rentrer, d'ailleurs depuis combien de temps est il … mort ? Il se promet de la contacter dès que possible, il ne pouvait la laisser dans l'ignorance. En même temps, il ne se voit pas vraiment rentrer chez lui, et claironner un joyeux "coucou chérie, c'est moi, je suis rentré. Je suis mort, mais tout va bien, ne t'inquiète pas". Hugues n'est vraiment pas persuadé qu'une telle approche soit des plus appropriée. Même plus sûr que ce le soit qu'elle le voit d'ailleurs, à regarder ses mains, sa peau a une teinte grise, pas sûr qu'elle soit des plus rassurées à le voyant ainsi. Le mieux serait de l'appeler, en fait. Ainsi, elle aurait des nouvelles sans s'inquiéter de son apparence.

Hugues ne sait pas encore ce qu'il va lui dire. Redoutant surtout le fait qu'il va falloir qu'il lui mente, lui qui s'y était toujours refusé. Même la fois où il avait voulu aller boire au bar du coin, il le lui avait dit. Mais là, elle ne peut vraiment pas savoir, pas maintenant, surtout avec ce Falsblood qui rôde. Si ce gredin apprenait qu'il est toujours en vie … enfin debout quoi, il viendrait très sûrement rattraper son erreur, ou pire, s'en prendrait à l'épouse d'Hugues, et ça, ce dernier n'en supporte même pas l'idée.

En fouillant ses poches, Hugues découvre quelques pièces de monnaie, par contre plus de trace de ses papiers d'identité. Puisque ses os semblent être remis en place, du moins à peu près, il décide de sortir du terrain de la casse, à la recherche d'une cabine téléphonique. Le bruit de la neige sous ses pieds ne l'amuse plus, en fait, il n'y pense même. Au détour du premier virage, il trouve une cabine, et puisqu'il faut bien qu'il ait au moins une bonne chose aujourd'hui, la cabine est fonctionnelle.

Hugues écoute les tonalités, espérant réussir à parler à sa femme. Alors qu'il s'apprête à raccrocher, la mort dans l'âme en plus de son corps, une voix féminine chargée de tristesse décroche. Hugues reste quelques instants sans parler, ému d'entendre la voix aimée. Quand il l'entend insister sur son "allo", il se décide à parler et laisse du temps à sa femme pour se remettre. Il apprend qu'il est porté disparu depuis cinq jours, Le directeur est passé la voir dès qu'il a appris qu'Hugues n'était pas rentré à la maison. Comme si le directeur était ignorant de son "absence", ce dit Hugues qui sentait sa colère monter de plus en plus. Jusqu'à avoir envie d'hurler quand son épouse lui apprend que le directeur avait préféré faire fermer la ferme. Temporairement, avait il précisé, le temps que l'on sache ce qu'il est advenu d'Hugues. Quant aux enfants, on les avait dispatché dans différents hôpitaux qui étaient surchargés. D'ailleurs, l'un d'eux manquait tellement de personnels et de moyen qu'ils n'étaient pas sûr de pouvoir sauver l'un des enfants, David, venant de la ferme, dont la transplantation devenait vraiment urgente.

C'est voix blanche qu'Hugues demande à sa femme de ne parler à personne de son appel, qu'il a plusieurs choses à régler, et que dès qu'il pourra, il lui donnera des nouvelles. Après avoir fait promettre une bonne dizaine de fois à son épouse qu'elle ne dirait à personne qu'elle lui avait parlé, il raccroche sans s'attarder sur les formules d'usage d'aurevoir, la main crispée sur le combiné. Jamais il n'avait réfléchi aussi vite, et surtout, jamais il n'avait connu une telle volonté de vengeance. Pour tout dire, il ne se souvient pas avoir jamais voulu désirer du mal envers quique ce soit. Mais là, il voulait faire mal, très mal même. "TP" s'était trompé sur ce qu'il appelait "zombie" dans ses romans. Ce n'était en rien des zombies, mais des fantomes qui restaient dans leur corps. De ces fantômes qui ne peuvent trouver le repos tant qu'ils n'ont pas assouvi une vengeance, une dernière volonté indispensable. Oui, Hugues se considère maintenant comme un fantôme, mais disons un fantome zombie.

Sachant dorénavant ce qu'il lui reste à faire, Hugues se met en route. N'ayant pas assez d'argent sur lui, il doit marcher, mais peu importe : après plusieurs kilomètres, il se rend compte qu'il ne ressent aucune gêne musculaire, aucune fatigue. Est ce possible que son corps produise encore de l'adrénaline ? Non, de cela, il en doute, il ne se sent pas plus énergique que tout à l'heure, juste une absence de gêne de quelque nature que ce soit. Par contre, il est persuadé que certains de ses organes fonctionnent encore correctement, enfin du moins n'était pas totalement à l'arrêt. Hugues n'a pas fait de hautes études, mais ayant travailler auprès d'enfants mourants, il sait que la mort n'a rien de glorieux, un décès n'a rien à voir avec les belles morts que l'on voit dans les films, où le héros meurt dans les bras de la jeune héroïne en pleurs, gardant son bien aimé dans ses bras, ce derniers semblant juste de dormir. Non, se dit Hugues, un mort, ça pue, ça a ses sphincters qui lâchent et pleins de merde au fond de son froc. Or, là, pas de ces odeurs, le coffre, où il avait ouvert les yeux, en était aussi dépourvu. C'est donc qu'il a encore, à l'intérieur, des trucs qui font, au moins, le service minimum.

Il en est là de ses réflexions quand il arrive devant une immense propriété. La maison est cachée par une petite forêt, elle même bloqué par un mur de pierre haut de deux hommes et un grand portail équipé de caméras. Hugues est déjà venu ici, une fois en fait, avec son épouse. Cela faisait 14 ans que tous les deux s'occupaient de la ferme, et ils avaient appris la nomination d'un nouveau directeur au centre de recherche. Ils avaient alors voulu lui souhaiter la bienvenue en venant chez lui, les bras chargés de victuailles. Le directeur n'avait pas voulu les recevoir, expliquant qu'il recevait et ne pouvait les voir maintenant. Mais qu'il se ferait un plaisir de les recevoir à son bureau dès le lendemain. Hugues s'était alors répandu en excuses, Après tout, ils étaient venus sans prévenir, ce qui manquait de politesse.

Aujourd'hui, il n'a pas prévenu, mais ce n'est pas bien grave, il ne cherche plus à faire de politesse. Ignorant le portail,pour éviter les caméras, Hugues escalade l'un des murets sans aucune difficulté. Lui qui n'a jamais été un grand sportif, il se sent pourtant dans une forme éblouissante, prêt à relever n'importe quel obstacle. Évitant les lumières, il s'approche de la maison à pas de loup pour aller observer l'intérieur de la maison par l'une des fenêtres. Il voit le directeur assis sur un fauteuil, tranquillement installé, à lire un journal. Aucune mauvaise conscience ne semble le travailler, mais en a-t-il seulement une, se demande Hugues ? Une femme passe devant la fenêtre, Hugues a juste le temps de s'en écarter pour ne pas être vu, mais il n'est pas certain d'être passé inaperçu, surtout que la dame se dirige vers la porte d'entrée, sûrement pour s'assurer qu'elle a imaginé l'ombre à l'extérieur de la maison.

S'il fonctionnait encore correctement, là, maintenant, le coeur d'Hugues battrait la chamade. Devant réagir très vite, il se précipite derrière la porte d'entrée, attendant d'entr'apercevoir la propriétaire des lieux.

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