10 – Un gros cœur (3 / 3)

Troisième et dernier texte de la mini série "Un gros coeur".


Tandis qu'il attend que la femme du directeur se montre, Hugues se demande ce qu'il va faire. Il est venu ici pour réclamer sa vengeance, oui, mais comment se venge-t-on ? Avant, il aurait tenté de discuter, convaincu que des paroles sages, accompagnées d'un sourire bienveillant, permettaient de résoudre tous les conflits. Aujourd'hui, plus rien de tout ceci n'a de sens.

La femme passe la tête, Hugues se tapit derrière la porte, se disant que l'avantage de sa nouvelle condition est qu'il ne peut plus être trahi par sa respiration. Elle fronce des sourcils, cherchant encore à comprendre si l'ombre qu'elle a vu passer est bien le fruit de son imagination ou non. Elle fait quelques pas, dos à Hugues, et reste là, quelques instants sur le perron. Elle tente de scruter l'obscurité, cherchant à déceler quelque chose. Hugues se redresse lentement. Il ferme un instant ses yeux, un battement bourdonne à ses oreilles, sans réussir à savoir de quoi il s'agit. Encore plus étonné de l'entendre s'accélérer. Quand il ouvre à nouveau ses yeux, il est face-à-face avec la femme du directeur. Celle-ci a ses lèvres qui forme le "O" caractéristique de l'étonnement. Cette expression laisse rapidement place à la colère, cette colère qu'ont les gens qui se pensent meilleurs que les autres. Une colère outrée, supérieure, hautaine. D'un ton égal à l'expression de son visage, elle demande à Hugues ce qu'il fait là, qu'il n'a rien à faire ici, et est-ce qu'il a vu l'heure ? Et puis ce battement qui ne cesse de vriller aux oreilles d'Hugues, puissant, fort …

Hugues ne répond pas, il observe la femme. Oh oui, elle est en colère de le voir là, mais surtout, elle a peur. Il sent cette peur, il la goûte. Comment fait-il cela ? Il l'ignore, mais il en est sûr. Il s'approche d'elle tout doucement, et à mesure qu'il avance, il acquiert la certitude qu'elle sait ce qui lui arrivé, du moins ce qui s'est passé dans les escaliers. Il ouvre la bouche pour parler mais aucun son ne sort. Hugues se dit qu'il aurait dû s'en douter, s'il ne respire pas, il n'y a pas d'air et sans air, pas de son. Enfin, c'est ce qu'il se rappelle de ses cours, à l'école, mais il n'a jamais été très doué.

La femme recule, tout deux donnent l'impression d'une chorégraphie improvisée. Alors qu'un hurlement va pour franchir les lèvres de la femme, Hugues y plaque une main pour la faire taire, tandis que l'autre l'agrippe par le cou en la plaquant contre le mur. À nouveau ces battements, tellement rapides qu'ils paraissent être en continu. Hugues approche son oreille de la femme, sans retirer ses mains et sourit en entendant l'écho de ces battements. Il se redresse pour regarder la femme dans les yeux. Un regard terrorisé, suppliant. Est-ce que quelqu'un a eu pitié de lui quand Falsblood l'a balancé dans les escaliers ? Est-ce que le directeur lui a demandé de lui laisser régler ça, pacifiquement ? Est-ce que quelqu'un a pensé aux enfants malades de la ferme que l'avidité de certains va tuer ?

Ils doivent payer, tous autant qu'ils sont. Tous ! Hugues a le visage défiguré par la haine, la femme n'a pas de capacité spéciale, mais dans sa chair, elle sent qu'elle ne s'en sortira pas vivante. Encore moins avec cette main qui tient son coeur. Plus aucun son ne peut sortir de sa bouche, elle est déjà morte alors que son coeur est extirpé de sa cage thoracique. Hugues lâche le corps inerte sans y prêter attention, son regard est fixé sur le coeur désormais muet. Plus de battement qui lui vrille les oreilles. Il ignore sa peau lacérée par les côtes de sa victime. Tout ce qui compte, c'est ce coeur, merveilleux organe et source de tant de problèmes pour les enfants de la ferme. Sans un coeur, il n'y a plus rien.

Sans s'attarder sur le corps de la femme du directeur, Hugues entre dans la maison, son ouïe à l'affut pour détecter de nouveaux battements. Il tient le cœur entre ses deux mains, précautionneusement, de la même façon que s'il cherchait à garder de l'eau entre ses mains. Il ne fait pas attention à la porte à sa droite qui s'ouvre d'un coup. Mais de nouveaux battement l'appellent. En tournant sa tête vers le son, il aperçoit le directeur sur le pan de la porte, arme à la main. Comme son épouse avant lui, un "O" est fixé sur ses lèvres. Par contre, contrairement à sa femme, le directeur ne reste pas sans rien faire, surtout pas en voyant le coeur entre les mains d'Hugues.

Hugues sursaute quand il sent la balle lui traverser le ventre. Tout en protégeant le cœur contre lui, comme un enfant que l'on presse contre sa poitrine, il baisse son regard pour voir sa blessure. Aucune goutte de sang n'en sort, d'ailleurs, il ne ressent aucune douleur. Il regarde à nouveau le directeur. Les battements de ce dernier accélèrent de plus en plus. Sans se laisser démonter, il vide son chargeur. L'une des balles atteint Hugues en plein milieu du front, l'impact fait basculer ce dernier en arrière. Il finit par se relever, comme si de rien n'était. Seul un trou, tel un troisième oeil, témoigne de la balle reçue. Un sourire, telle une grimace, apparait sur le visage d'Hugues. Les battements veulent rejoindre ceux qui se sont éteints, ou peut-être pas, mais cela lui semble agréable de penser les choses ainsi. Il tend le cœur vers le directeur, donnant l'impression qu'il lui amène une offrande. Mais l'homme effrayé, tel un dieu ingrat, préfère lâcher son arme et fuir. Hugues n'en attendait pas moins de celui qui l'a laissé aux mains de Falsblood, sachant pertinemment ce qui allait lui arriver.

Hugues se lance à la poursuite du directeur. Ce dernier a l'avantage de bien connaitre les lieux, et de courir vite. Mais le poursuivant se dirige aux sons des battements, ils le guident vers sa proie. Car on en est bien là : la chasse, la traque. Il n'est plus un gentil agneau, il est le chasseur, un prédateur, et son gibier finira par tomber entre ses mains. Les battements s'éloignent, vers l'extérieur de la maison, dans la forêt. Tandis qu'Hugues court pour les rattraper, il constate que le son est différent, l'expression d'une souffrance peut-être. L'avantage de ne plus respirer est qu'on n'a plus l'impression de manquer d'air, au contraire du directeur. Les battements, à nouveau très forts, tentent de ralentir. Hugues arrête de courir, préférant une marche rapide quand il voit le directeur plié en deux, pour reprendre son souffle. Il se retourne rapidement, le dos plaqué contre un arbre quand il voit Hugues s'approcher de lui. Ses yeux ne peuvent se détacher du cœur que son poursuivant tient toujours contre lui. Sans parler du sang qui recouvre ses mains. D'une voix haletante, il supplie, tente d'expliquer qu'il ne voulait pas que Falsblood le tue, que si Hugues lui laisse la vie sauve, il fera tout pour sauver la ferme, c'est une promesse, pitié il ne veut pas mourir.

Quand un condamné monte sur l'échafaud, est-ce que le bourreau écoute les suppliques ? De la même façon, Hugues n'écoute plus le directeur. Il le faisait, dans un autre temps, une autre vie. Mais depuis, il a vu le véritable visage de cet homme : un homme vénal, mauvais. Les battements l'appellent, il va leur répondre. Bien plus conscient de ce qu'il fait que la première fois, il regarde le directeur dans les yeux tandis qu'il plonge sa main dans la poitrine de sa victime. Il sent les côtes qui lui lacèrent la peau, mais peu importe, il n'y a toujours pas de douleur. Et surtout, il tient, enfin, le coeur dans sa main. Il est encore palpitant, tel un oiseau qui tente de se débattre dans sa cage. Le directeur hurle, il doit avoir mal, très mal, mais Hugues n'en a cure, totalement absorbé par cette vie qui s'échappe au creux de sa main. Avant que les battements ne cessent totalement, il arrache le cœur d'un mouvement sec, laissant le directeur s'effondrer tel un pantin désarticulé.

Hugues regarde ses mains, chacune avec un coeur dans leur paume. Il retourne tranquillement dans la maison du directeur. Seul le bruit de ses pas perturbe le silence de la forêt, à croire que même les animaux, les insectes, tout ce qui peut peupler une forêt, préfèrent ne plus bouger au passage de cet être. C'est quand il arrive à la porte qu'il sent une présence, non plusieurs en fait. Des battements, plus légers mais aussi, très rapides. Il lève les yeux pour suivre leurs provenances et là, il voit trois enfants. Visiblement, ils ont entre 5 et 10 ans. Sa vue semble les tétaniser alors qu'il commence à monter les escaliers. Les deux plus grands tentent de convaincre la plus jeune pour qu'ils s'enfuient, mais l'enfant est incapable de bouger, et Hugues n'est plus qu'à trois marches d'elle. Alors que l'aîné attrape sa sœur par les épaules, Hugues prend la main de la petite pour l'attirer vers lui, les deux coeurs coincés par son bras libre, serrés contre lui. Il ne fait pas attention à ses frères qui essaient par tous les moyens de sauver sa soeur. Il penche la tête, savourant les battements qu'il entend. Un petit cœur plein de vie, en bonne santé. Il pose sa main sur le buste de l'enfant pour sentir les cognements. Cette enfant est bien plus courageuse que ses parents, elle n'hurle pas. Ou alors, elle est encore trop innocente pour connaitre la possibilité d'un danger. Un tel cœur ne doit pas être arraché. Hugues repose l'enfant et pose dans ses mains les cœurs de ses parents. Sans plus d'explication, de toute façon il n'aurait pas pu les exprimer, il redescend les escaliers et sort de la maison.

Se sent-il mieux maintenant qu'il s'est vengé ? Hugues est incapable de répondre à cette question. Alors qu'il marche lentement, et longtemps, tentant d'y répondre, il constate à peine que le jour est en train de se lever. Par contre, il entend très bien les battements autour de lui qui l'arrachent à son questionnement. Ils sont nombreux, au moins une dizaine. Hugues se dit que les enfants ont dû prévenir la police, c'est ce que les parents enseignent : quand un inconnu est dans la maison, il faut appeler les forces de l'ordre. Il regarde autour de lui pour trouver un échappatoire. Des battements se rapprochent de lui, une seule personne, les autres restent tapis dans l'ombre. Son regard se durcit quand il reconnait l'individu : Falsblood ! Le directeur a dû réussir à le contacter quand Hugues est rentré chez lui. Il a bien réussi à éviter les caméras au portail, mais peut-être y en avait-il ailleurs dans la maison. Falsblood ! L'homme qui est la cause de tout cela. Sa mort, celle annoncée des enfants de la ferme ! Falsblood doit payer. Peu importe les autres battements, ceux de cet homme doivent cesser, maintenant !

Falsblood a toujours cette même attitude arrogante, de ces hommes qui ne s'en laissent pas compter. Mais Hugues est sûr d'avoir entendu les battements s'arrêter un quart de seconde. Ainsi, même Falsblood pouvait éprouver une surprise, ou peut-être même la peur. Falsblood lui demande comment Hugues a pu se relever après une telle chute, et regrette que le propriétaire de la casse soit un tel fainéant. S'il avait travaillé correctement, le corps dans le coffre aurait déjà été aplati comme une crêpe, et lui, aurait pu profiter d'une nuit complète. Mais ce n'est rien, ajoute-t-il, il va finir ce qu'il a commencé, et cette fois, il va s'assurer qu'Hugues ne se relève pas. Ce dernier a un rictus qui apparait sur son visage, Falsblood ne sait pas ce dont il est capable, désormais.

Falsblood pointe son arme, qui doit être une mitraillette, mais Hugues n'en est pas sûr, il n'a jamais été féru d'armes à feu. Tandis que sa cible fait feu, Hugues, instinctivement, protège sa poitrine et continue d'avancer. Il entend à peine Falsblood ordonner à ses hommes de tirer. Il sent bien l'impact des balles dans son corps, mais cela ne lui fait aucun effet. Une fois arrivé à hauteur de son ennemi, Hugues lui arrache son arme pour l'abattre ensuite sur son crâne, le faisant tomber. Il entend le pas des autres assaillants, il va devoir faire vite. Il se précipite sur son adversaire, le maintenant d'une main au sol en serrant son cou, pendant que l'autre est déjà plongé dans sa poitrine, à la recherche de ce mauvais cœur. Pour la troisième fois de la nuit, il arrache l'organe. Mais cette fois, il le dégoûte et préfère s'en débarrasser en le collant dans la bouche de Falsblood, bloquée dans un "O" qui, cette fois n'exprime pas la surprise mais la douleur, voire la terreur.

Alors qu'Hugues se relève, cette fois sûr d'avoir accompli sa vengeance, il se rend compte que les battements se sont éloignés, remplacés par d'autres, légèrement plus calmes. Hugues regarde autour de lui, les battements l'encerclent. Hugues se sent oppressé, il a la sensation qu'ils l'appellent. Cette fois, c'est bien la police. Il peut voir leur uniforme. Il les voit s'avancer très lentement vers lui. Hugues ne bouge pas, comme un animal pris dans les phares d'une voiture. Mais là, ce sont les battements qui le paralysent, il y en a trop, il sait pas comment réagir. Sa vengeance maintenant achevée, il n'a plus de raison d'être là. Sans aucune raison apparente, il s'effondre au sol, les mains toujours posées sur sa poitrine. Il sent toujours les très lents battements de son propre coeur, mais son corps ne peut plus se mouvoir, même ses pensées commencent à l'abandonner. Il arrive tout juste à revoir la ferme, sa chère épouse, les enfants malades avant que tout s'éteigne.

Quelques jours plus tard, on peut lire dans tous les journaux, en première page, le scandale d'un centre de recherche. Un directeur corrompu qui recevait des pots-de-vin d'un marchand d'armes. Les articles évoquent les trois morts mais aucun ne sait ce qu'il s'est passé. Évidemment, chacun évoque l'ironie de la situation : des personnes concernées par un institut cardio-vasculaire qui se retrouvent avec le cœur arraché, c'est un bon sujet pour alimenter l'imagination. Plus encore quand on évoque un homme d'âge moyen, se prénommant Hugues, qui, on ne sait comment, a réussi à faire en sorte que son cœur soit suffisamment alimenté pour être transplanté sur un demandeur de longue date. Les journaux précisent que cet Hugues est aussi concerné par l'institut mais que selon la police, il n'a rien à voir avec le scandale. Seul un journal relève la possibilité que cet homme pourrait être la cause des autres décès. Mais les théories sont tellement "capillotractés" que personne n'y prête attention.

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