11 – Une photo pour une violoniste

Comme je l'ai dit plusieurs fois, les nouvelles étaient des exercices. Dans le cas présent, c'était un texte à la première personne. La narration perdant son omniscience, l'approche ne pouvait être que différente. Aujourd'hui encore, je ne suis pas très à l'aise avec cette façon de faire, préférant nettement avoir la possibilité de parler de tout ce qui entoure mes personnages.


Combien de fois ai-je pu dire : « Bordel Hugues ! Tu vas arrêter de me braquer avec ton appareil, oui ?»

Un peu rude pour parler à mon compagnon, non ? Pour ma défense, dès que ça lui est possible, il sort son appareil. Photo, je précise. Et je déteste être photographiée, vraiment. Ça pourrait être dû à pleins de trucs, mais je n’en vois qu’un possible. Selon ma mère, ça serait dû à un truc que l’on m’aurait dit quand j’étais gamine, lors d’une visite d’un musée. Me demandez pas quel musée, hein, là, même ma mère ne s’en souvient pas. Il ne devait pas être génial. Bref, ce n’est pas la question. Toujours est-il qu’à ce musée, le guide expliquait certaines légendes. Le pourquoi je vous raconte ça, c’est que l’une de ces légendes parlait d’une croyance où l’on craignait que l’âme soit volée et emprisonnée dans la photo. Si on ajoute à cela une éducation bien catholique, où l’on nous enseigne l’importance de préserver son âme pure et tout le tralala, on arrive direct vers un bon gros traumatisme.

Évidemment, depuis le temps, j’aurais pu chercher à travailler sur moi. J’ai essayé, promis, croix de bois croix de fer. Mais non, rien n’y a jamais fait. En même temps, vivre avec un photographe amateur, qui n’arrête pas de parler de la performance de son appareil, c’est déjà un gros pas en avant. Au début de notre relation, il a accepté l’idée que je puisse ne jamais vouloir être la cible de ses photographies. De mon côté, je faisais tout pour réprimer les frissons qui me parcouraient à chaque fois qu’il sortait son appareil. Un classique dans une relation toute neuve, chacun fait un effort, on cherche à se montrer sous son meilleur jour, pour ensuite se relâcher totalement. C’est cette seconde phase qui est déterminante, si les deux la passent, alors le couple a des chances d’avenir. Nous l’avons passé. Heureusement que tout n’était pas basé autour de la photographie, tout de même.

Là, si quelqu’un m’entend, il pourrait se demander pourquoi, alors, j’invectivais mon compagnon qui cherche à me photographier. Bah oui, dire qu’il a bien compris que je ne voulais pas être photographiée et que je l’envoie bouler parce qu’il braque son appareil sur moi, ça manque de logique, n’est-ce pas ? Non, je ne suis pas de ces femmes qui gueulent pour un oui ou pour un non. Presque pas.

En fait, c’est ma carrière professionnelle qui m’obligeait à être prise en photo. J’étais violoniste. J’ai commencé à apprendre le violon quand j’avais 6 ans. J’étais tombée en admiration devant un gars qui jouait à l’entrée d’un métro. Je me souviens encore de l’impression ressentie. C’était comme si les murs de la ville tombaient. La grisaille s’estompait peu à peu. J’étais hypnotisée en entendant les notes qui s’envolaient pour mieux m’entourer, m’envelopper, courir sur ma peau. A cet instant précis, j’ai cru toucher le divin. Quand ma mère m’a rappelé à la réalité, que nous nous sommes éloignées de ce violoniste, j’ai fondu en larmes. Je n’avais qu’une envie : entendre à nouveau le son d’un violon. A force de persuasion, j’ai fini par convaincre mes parents de me faire prendre des leçons. Ensuite, et bien, ça a suivi son cours, entre autre, via le conservatoire. J’ai commencé à avoir mes premiers contrats il y a 5 ans.

La nécessité des photos est apparue quand j’ai commencé à être soliste, il y a deux ans. Avant ça, j’étais perdue dans la masse des musiciens. Si photo il devait y avoir, il me suffisait de me cacher derrière mon violon ou mon pupitre et c’était réglé. Mais quand le producteur m’a dit un jour « Valentine, tu feras le solo pour le prochain concert» , c’était évidemment terminé. Sur le coup, je n’ai pas pensé aux photos. J’étais juste très fière de pouvoir avoir l’occasion de faire mes preuves, seule avec mon violon devant un public. C’est Hugues qui m’a fait me rappeler que ça impliquerait très certainement des flashs, le « feu de la rampe»  comme il aime à dire. Comment pouvais-je, alors, continuer à lui interdire de me prendre en photo ? Comme il aime à travailler à l’ancienne, avec développement de photo et tout, il me promit d’attendre que je lui donne mon accord pour développer ses photos qu’il aura prise de moi. J’ai eu beau lui rétorquer, que dans ce cas, ça ne servait à rien de me prendre en photo, rien n’y fit. Pour lui, c’était un compromis. Allez comprendre le cheminement de pensée masculine …

Quoiqu’il en soit, je me suis retrouvée tous les soirs devant une salle comble. Ai-je besoin de préciser que ça a été les moments les plus forts de mon existence ? J’arrivais même à supporter les séances photo, n’ayant en tête que ces moments magiques où mon violon et moi faisions voler les notes. Et puis, je n’étais jamais seule lors de ces photos, même si j’étais sur le devant. Derrière moi, il y avait tous les musiciens, et à mes côtés, le chef d’orchestre. Par contre, quand Hugues prenait ses photos, c’était toujours au moment le plus inopportun, et sans personne d’autre que moi ciblé, évidemment. Mais il tenait sa promesse : aucun développement.

Ma carrière a failli être compromise quand j’ai perdu la vue. Les producteurs n’étaient pas sûrs que je puisse continuer à jouer avec ma cécité. Mais après tout, je connaissais mon violon sur le bout des doigts, je n’avais pas besoin de mes yeux pour ça. Leurs craintes étaient surtout fondées sur le fait que je n’avais pas eu le temps de m’habituer à la perte de ce sens. En effet, c’est arrivé du jour au lendemain. Un matin, je me réveille, et je ne vois plus rien. Le noir complet. Les médecins n’ont pas été capables de m’expliquer comment ça avait pu se produire. Et encore moins s’il était possible, qu’un jour, je recouvre la vue.

Il m’a fallu réapprendre le quotidien, tous mes repères devaient être modifiés. Mais quand je reprenais mon violon, plus rien n’avait d’importance, ni ma cécité, ni mes proches inquiets par ma nouvelle condition d’infirme. J’étais devenue la violoniste aveugle. On m’encensait pour pouvoir continuer à jouer malgré la perte de la vue, et non plus par la musique que je caressais sur mon instrument. A croire que parce qu’on a une infirmité, on entre dans l’exceptionnel si l’on fait quelque chose de « normal» . J’ai eu l’espoir que cela finisse par se tasser, y voyant un avantage à ne plus rien voir : je n’apercevais plus mon compagnon quand il s’approchait avec son appareil photo. Hélas, ma condition physique continua à se dégrader. De la même façon que j’avais perdu, d’un coup, la vue, je fus, sans crier gare, plus capable d’exprimer le moindre son. Puis, ce fut au tour de mon ouïe.

Autant je pouvais supporter de ne plus voir, de ne plus parler, mais ne plus entendre … Je me retrouvais comme enfermée dans une bulle, quasi incapable de communiquer avec l’extérieur. Il m’arrivait souvent de passer ma main sur mon violon, m’assurant qu’il était toujours là, près de moi, mon ami de toujours. Les concerts, c’était terminé pour moi. Il est délicat de jouer avec d’autres musiciens si on ne les entend pas. Enfin, ça, c’était l’avis des producteurs, ils communiquaient avec moi en braille. Ils ne comprenaient pas que la musique n’était pas seulement ressentie via l’audition, mais aussi sur la peau. Chaque note apporte son propre frisson. J’étais devenue une artiste qui n’avait plus le droit de jouer en concert, juste cantonnée à être une attraction pour des photographes. Une artiste qui voulait toujours jouer malgré ses apparentes incapacités.

Et un jour, tout s’arrêta. Je ne parle pas de mes sens qui seraient revenus, non. Là, je parle du rien, du néant, sans aucun signe avant coureur. J’étais là, assise avec mon violon sur les genoux, il ne me quittait jamais. Hugues était dans la pièce, sûrement encore avec son satané appareil photo, et pouf, je ne le sentis plus présent. Ce n’était lui qui disparut mais moi, je m’en suis convaincue rapidement. Je n’avais plus la sensation du fauteuil où j’étais installée. Il n’y avait plus la chaleur du salon. Mon violon n’était plus sur mes genoux.

J’ai mis un moment avant de comprendre où j’étais. Ça m’est venu quand j’ai senti une grande chaleur, et ça m’a terrorisée encore plus que je ne pourrais le dire. S’il existe encore des représentants des anciennes tribus, il faudra leur dire que ce n’est pas l’âme qui est volée. Pour l’heure, si l’on pouvait m’entendre, j’aimerais beaucoup que l’on dise à Hugues de développer ses photos …

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