12 – Souvenirs

Un texte relativement court, qui respecte encore moins les règles de la nouvelle, mais qui a été assez difficile à écrire. Il m'avait été fait remarquer que je ne détaillais pas assez l'environnement de mes personnages, que leurs émotions, leurs ressentis, n'étaient pas assez mis en avant. Ce texte a donc été écrit dans cette optique. Un exercice qui m'aura été utile pour d'autres textes. Et pour une fois, il n'y a pas de Hugues.


Depuis toute petite, Valentine avait pour habitude de se balader dans les bois après la tombée de la pluie. Ses parents lui avaient appris à reconnaitre les champignons comestibles. Valentine devait bien reconnaitre que c’était aussi, et surtout, pour les odeurs qu’elle ne manquait pas de sentir dans les bois. Les arbres qui se délestaient encore de l’eau de pluie qui les avait recouverts. Les fleurs qui se remettaient de l’assaut humide des intempéries. Valentine était bien incapable d’énumérer tout ce qui chatouillait ses narines pendant ses balades dans les bois. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle n’échangerait ces promenades pour rien au monde. Alors que la plupart des gens de son entourage râlait contre le temps, Valentine souriait, s’impatientant du moment où elle pourrait aller dans les bois.

Ce jour là, elle se vêtit de ses chaussures les plus chaudes et les moins dérapantes, d’une veste confortable. Son jean et son pull à col roulé complétaient sa tenue. Classique mais des plus agréables pour les bois. De toute façon, elle n’allait pas à un défilé de mode. Son mari ne lui demanda même pas où elle allait quand il la vit partir. 6 années de vie commune sont amplement suffisantes pour connaitre les petites habitudes de son épouse. Et en ce jour, il était encore moins nécessaire de la questionner. La pluie arrivait à sa fin, déjà les nuages se dispersaient pour laisser poindre le bleu qu’ils avaient obscurci.

Valentine prit son vélo et pédala sans se presser sur les trois kilomètres qui la séparaient de la lisière des bois. Elle avait fait tellement de fois ce trajet qu’elle aurait pu y aller les yeux fermés. Enfin, ça ne reste qu’une expression, bien entendu. Les yeux fermés, Valentine n’était pas sûre du tout de réussir à garder l’équilibre sur son vélo. Le vent s’était apaisé, les nuages semblaient s’écarter telle une garde rapprochée laissant place à leur maitre le soleil. Seule une légère brise subsistait, comme une caresse sur la joue, rappelant à Valentine que c’était grâce à son passage, précédemment plus fort, que la pluie avait pu se déverser dans la forêt. Le vent lui apportait un avant-goût des odeurs qu’elle sentirait dans les bois.

Après le passage de la pluie, on a l'impression que tout est nettoyé, un apaisement. Comme deux corps épuisés après avoir fait l’amour. Repus. Juste bien. Avec la sensation que rien ni personne ne pourra venir troubler ce moment de quiétude. Et comme après un acte d’amour elle se repaissait de l’odeur de son époux, Valentine en faisait de même avec celle de la forêt alors qu’elle laissait son vélo à la lisière, sans y prêter plus attention. C’était comme retrouver une amante qu’elle chérissait depuis toujours. La jeune femme ferma un instant les yeux, inspirant doucement, se laissant imprégner par la forêt. Elle pouvait voir dans son esprit les feuilles qui se débarrassaient de l’eau de pluie qui les alourdissait. Quand la feuille était haute dans l’arbre, le son de la goutte d’eau semblait très lointain. Elle glissait lentement de la feuille, restait un instant suspendue comme refusant de s’éloigner encore plus du nuage qui l’avait vu naitre. Puis, la pesanteur faisant force de loi, elle finissait par céder, se raccrochant à la feuille la plus proche, et le cycle recommençait. Comme celui de son origine, passant du nuage à la mer, puis de la mer au nuage.

Valentine ouvrit à nouveau les yeux pour s’enfoncer un peu plus dans la forêt. Ses pieds avaient déjà apprivoisé le sentier, évitant toutes les branches, les pierres, qui auraient pu entraver son avancée, tel le plus agile des elfes de Tolkien. Son pas ne craignait rien, un conquérant sur un terrain connu. Malgré cela, et paradoxalement, c’était avec la plus grande des attentions que Valentine avançait, voulant s’assurer qu’elle ne perturbait pas le calme retrouvé de la forêt. Ça et là, des brindilles mortes craquaient sous son pied. Le son semblait, alors, se répercuter dans toute la forêt. Comme le moindre bruit dans une immense cathédrale. La jeune femme s’arrêtait alors, attendant que l’écho perturbateur se taise, pour reprendre sa marche lente ensuite.

Au bout du sentier principal, elle posa ses mains sur l’écorce du plus gros arbre. Elle le connaissait depuis toujours. Son père lui avait expliqué qu’il était déjà là quand lui-même était enfant. Et qu’il serait très probablement encore là quand elle, Valentine, serait partie. Elle passa doucement ses doigts sur l’écorce, une caresse sur un corps aimé. Elle suivit la rugosité de la robe, une peau ridée qui aurait vécu. Témoin du temps. Griot de cette forêt. Valentine imaginait la vie qui palpitait à l’intérieur. Pas seulement l’arbre en lui-même, mais aussi les vies qu’il y abritait. Des insectes qui s’y nichaient. Peut-être même des rongeurs, plus haut sur les branches. Sans compter des volatiles. Un havre de paix et de vie pour des êtres vivants. Un réconfort pour Valentine.

Comme elle avait l’habitude de le faire avec ses parents alors qu’elle était enfant, elle installa une petite couverture sur laquelle elle s’assit. Elle s’adossa à l’arbre. Attendrie, elle sourit. Elle repensait à son père qui lui expliquait que les ours se grattent le dos légèrement contre un arbre afin d’y laisser leur odeur. Ainsi, les autres ours savent qu’il y en a dans le coin. Et c’était dans un grand éclat de rire qu’avec ses parents ils se frottaient le dos contre l’écorce, s’amusant de la famille ours. Bien sûr, le jeu n’y était plus, mais l’envie de retrouver ce moment était forte. Alors, remuant légèrement le haut de son corps, Valentine redevenait l’enfant ours qui laisse son odeur sur l’écorce. Elle entendait à nouveau le rire de son père, puissant, venant du fond de la gorge. Et celui de sa mère, comme une vague qui allait, d’abord forte pour venir s’échouer doucement, avant qu’une autre ne la remplace.

Au sourire se mêlèrent quelques larmes. Ses parents lui manquaient vraiment. En ce jour d’anniversaire de leur mort, il y avait toujours quelques larmes qui venaient s’égarer sur son visage. Valentine les laissa couler sans y penser. Elle avait fait son deuil depuis longtemps, ces larmes n’étaient qu’un reliquat de sa douleur passée. Elle préférait se rappeler les moments partagés. L’amour qu’elle éprouvait pour eux et réciproquement. Et en ce jour, elle préférait nettement leur rendre hommage en ce lieu. Cette forêt, cet arbre. Le témoin de leur amour.

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