13 – Esther (2 / -)

La suite du "Domaine". Une des choses qui m'avait le plus plu en lisant GoT, c'était que chaque chapitre montrait la perspective d'un seul personnage. Cette histoire devait reprendre ce même principe, même si là, l'histoire n'avance pas vraiment.


Ses parents l’avaient appelée Esther. Comme dans la bible, ils espéraient pour elle une vie remplie de courage, de foi, d’un esprit combattif et résistant. En regardant autour d’elle, il lui était souvent arrivé de se demander à quel point elle pouvait être loin de leur vœu. Dans la cuisine où elle travaillait depuis maintenant 35 printemps, l’air était étouffant. Des marmites mitonnaient le prochain repas du Maitre et de sa famille. Les marmitons courraient partout, au moins, ceux là, elle avait pu les sauver. Deux aides cuisines avaient pour rôle de les superviser tout en s’occupant de la préparation de la plus part des plats. Quant à Esther, la cuisine était son domaine, son antre. Elle y régnait d’une main dure. Personne ne l’avait jamais entendu hausser la voix, mais la vieille femme n’en avait pas besoin. Sa parole avait valeur d’évangile dans cette pièce. Elle était la plus ancienne  des domestiques au sein du Manoir. Personne, mieux qu’elle, ne savait ce qu’attendait le seigneur avant même que ce dernier n’exprime ses désirs.

En ce jour, Esther était encore plus fatiguée qu’à l’accoutumée. Après s’être assurée que tout était bien en cours de cuisson, elle prit un tabouret pour se poser. Bourrant sa pipe, le seul plaisir qu’elle s’octroyait régulièrement, elle fixait la souillon qui s’affairait à frotter le sol. Cette enfant a eu de la chance d’être née fille, ce dit Esther, pas comme ce nourrisson qu’on lui apportait. Cette pensée en amenant d’autres, elle se remémora son arrivée au Manoir, une époque qui lui semblait appartenir à une autre vie.

Elle avait, alors, 15 ans. Comme tous les enfants du domaine, elle avait grandi à la ferme. Bien qu’aimant, ses parents avaient que peu de temps à consacrer à leur progéniture. Les saisons, le climat, rythmaient leur vie. Quand arrivait cette odeur si caractéristique de l’orage, tout la famille s’activait, du plus grand au plus petit, afin de mettre les bêtes à l’abri, s’assurer que les récoltes ne craignaient rien. Les journées étaient longues, le travail harassant, mais personne ne s’en plaignait. Ils étaient nés sur cette terre, ils s’en occupaient tout leur vie, puis elle les recouvrirait et la nouvelle génération prendrait le relai. Si cette nouvelle génération était composée de trop d’enfants, il était important de pouvoir les marier, ou bien faire en sorte qu’ils aient une place. Et si possible, au manoir, qui était une situation idéale pour tout jeune. A l’époque, c’était encore le père du seigneur actuel qui dirigeait. D’un âge déjà bien avancé, on le disait intransigeant mais juste avec quiconque le servait correctement. Esther ne put réprimer un long soupir à ce souvenir. Personne ne lui avait dit ce que cela signifierait de le « servir correctement» . D’ailleurs, elle ne l’aurait sûrement pas cru. Ses parents l’avaient élevée dans la foi de l’église. Certaines choses ne se font pas, voir, ne se disent pas. Selon sa conception naïve, puisque le seigneur de l’époque allait tous les jours, ou presque, à l’église, il était un bon croyant. Il respectait les vœux de l’église. Son épouse était d’ailleurs connue pour s’occuper des nécessiteux.

Alors, quand une place de femme de chambre lui fût proposée, ses parents n’hésitèrent pas une seule seconde. Persuadés, comme elle d’ailleurs, que Dieu avait entendu leur prière. Ils ne pouvaient espérer mieux pour leur fille. Son visage, déjà marqué par la rudesse de la vie au grand air, n’enlevait rien à la douceur de son regard. C’était l’épouse du seigneur qui décida de l’engager. Elle disait apprécier la robustesse de la jeune femme et était persuadée que cette dernière conviendrait pour tout ce qu’elle attendait d’elle.

Les premières semaines furent idyllique pour Esther. Le travail était éreintant, mais rien à voir avec ce qu’elle avait connu à la ferme. Et surtout, il semblait plus facile à appréhender vu qu’elle dormait dans un lit douillet, qu’elle mangeait à satiété, ce qui n’était pas toujours le cas à la ferme.  Et comble du bonheur, la maitresse semblait vraiment l’apprécier. Elle lui permettait même de récupérer ses vieilles robes pour qu’elle s’en vêtisse quand Esther l’accompagnait en ville. Celle que la jeune femme préférait était d’un bleu éclatant, aux fines bretelles. Le bustier rehaussait encore plus sa poitrine généreuse. Il continuait comme une seconde peau jusqu’à ses hanches, puis la robe s’évasait. Quand elle la portait, Esther avait l’impression d’être une princesse.

Elle avait travaillé avec ses vêtements habituels toute la journée, et quand la maitresse lui annonça l’arrivée de son époux, elle lui ordonna de se changer. Esther n’avait pas encore eu l’occasion de rencontrer le maitre depuis son embauche. Des affaires l’ayant obligé de rester en ville un long moment. La jeune femme n’hésita pas un instant quant au choix de la robe, elle prit sa préférée. Elle voulait être sûre de faire la meilleure des impressions sur le seigneur. L’épouse du maitre lui ordonna de patienter dans son boudoir. L’attente fut de courte durée. Esther sursauta quand le maitre ouvrit la porte. Il la jaugea pendant une longue minute, tournant autour d’elle. La jeune femme n’osait plus bouger, ni même respirer. Semblant être satisfait de ce qu’il voyait, il lui montra la porte d’un geste impérieux. Esther regarda son maitre, la main immobile et la porte. Rassemblant tout son calme, elle suivit la direction indiquée sans trop savoir ce qu’il voulait. Le seigneur ferma la lourde porte derrière lui, un léger sourire sur le visage.  Esther ne sentait pas à l’aise en voyant l’expression. Elle avait l’impression d’être un mouton convoité par un loup. D’une petite voix, elle demanda où était madame son épouse après avoir constaté qu’ils n’étaient que tous les deux dans la chambre. Le sourire du maitre s’élargit quand il répondit que madame ne sera pas là ce soir et qu’il appréciait beaucoup sa trouvaille.

La vielle Esther ne put réprimer un frisson en repensant à cette nuit là, comme à toutes celles qui suivirent d’ailleurs. Le seigneur se montrait violent, intransigeant. Il ne cessait de lui répéter qu’il était le maitre et elle, une moins que rien. Elle lui devait la vie, il était de son devoir de se montrer reconnaissante. La jeune Esther avait maintes fois tenté d’implorer sa clémence. N’ayant que plus de coups en guise de réponse, elle s’ hasarda auprès de l’épouse. La réplique de cette dernière se noya dans un long éclat de rire mauvais. La maitresse finit par lui expliquer que c’était pour cela qu’elle avait été engagée. Une fois qu’elle avait donné un fils à son époux, elle avait fait son devoir et plus aucune envie qu’il la touche. Alors, ils avaient conclu cet arrangement : lui trouver de fraiches jeunes filles pour calmer ses pulsions. Ainsi, elle était tranquille. Et, peu importe que ces jeunes filles soient battues, violées, elles n’étaient bonne qu’à ça, de toute façon. Puis elle posa un regard dur sur Esther et lui dit qu’elle devait se montrer redevable : elle pourrait décider de l’envoyer, aussi, à son fils.

Esther avait pleuré longtemps après cette discussion, ainsi qu’après toutes les nuits où elle quitta la couche du maitre. Elle n’eut plus à y retourner quand elle tomba enceinte. On l’assigna aux cuisines, n’étant plus assez leste pour s’occuper des besoins de la maitresse. Ses sentiments étaient partagés : elle n’était pas sûre d’aimer l’enfant qu’elle portait, mais elle lui était reconnaissant de ne plus avoir à retourner dans la chambre de celui qui l’avait mise dans cette état. Ce qu’elle appréhendait le plus, c’était que tout recommencerait une fois qu’elle aurait accouché. Mais elle n’eut pas à le faire.

Un mois avant son accouchement, le maitre décéda. Personne ne put déterminer les causes de la mort. Esther sût la vérité dans par l’héritier lui même. Il vint la voir, un soir qu’elle était seule en cuisine. La plus part du personnel était parti profiter de quelques heures de sommeil avant de reprendre le service. Elle, elle devait rester au cas où les maitres auraient une petite fringale nocturne. Le jeune homme ressemblait beaucoup à son père, physiquement. Il avait même, déjà, ce petit regard malsain. Esther devint blême en le voyant, persuadée que non seulement il héritait du domaine, mais aussi d’elle. Elle resta sans bouger tandis qu’il s’approcha d’elle. Sans mot, il posa sa main sur le ventre de la future mère. Il finit par la retirer et reculer d’un pas. Il regarda longuement Esther avant de prendre la parole. Il expliqua, alors, qu’il en avait fini par se lasser d’attendre que son père meurt. De plus, continua-t-il, il était persuadé que ce décès inopiné devait bien arrangé la jeune femme, qu’elle n’aurait plus à se retrouver dans cet état à cause de son paternel. Il l’informa que puisqu’il avait résolu leur problème, à tous les deux, il attendait d’Esther qu’elle lui soit à jamais reconnaissante. Il la rassura qu’il ne chercherait jamais à la mettre dans son lit, mais que d’autres services lui seront demandés.  Il conclut, en riant, de ne jamais lui servir de vin qui n’aurait pas été contrôlé par un goûteur, au préalable. Son père était trop confiant, il ne ferait pas la même erreur. Après s’être assuré d’un regard qu’Esther l’avait bien compris, il quitta la cuisine sans attendre de réponse verbale. Le rire flotta un long moment dans la pièce tandis que la jeune femme ne demandait si elle gagnait, réellement, au change. Il était, de toute façon, hors de question de répéter la confession du jeune maitre. De toute façon, qui la croirait, se dit-elle.

Elle mit au monde un petit garçon, qu’elle nomma Aimé. Car malgré les circonstances de sa conception, elle avait finit par aimer ce petit. Cela avait mis du temps, mais après mûres réflexions, elle arriva à la conclusion que cet enfant ne pouvait être tenu pour responsable de ce que l’ancien maitre lui avait fait. Comme son père, il avait les cheveux très noir et comme elle, un petit nez relevé qui la faisait craquer à chaque fois qu’elle l’embrassait. Comme le jeune maitre tenait parole, elle se sentait à nouveau en paix, et sa vie était partagée entre son travail à la cuisine et son Aimé. Le seigneur, quant à lui, c’était marié rapidement après la mort de son père et sa jeune épouse lui avait donné un héritier. Elle ne revit quasiment plus le seigneur pendant les quatre premières années d’Aimé, vu qu’elle ne faisait plus du tout le service. Comme lors de leur dernière rencontre, c’est un soir qu’il revint dans la cuisine. Elle lui demanda ce qu’il désirait, prête à lui mijoter tout plat qu’il demanderait. Mais ce n’était pas d’un repas qu’il avait envie, il était là pour Aimé. D’une voix dure, il lui expliqua que, désormais, l’enfant serait auprès de lui. Esther n’aura plus le droit de le voir, il en fera ce que bon lui semble. Coupant court aux suppliques de la jeune femme, il lui rappela ses paroles lors de leur précédente entrevue. Si jamais elle venait à le décevoir, il saurait se trouver une nouvelle cuisinière qui saura lui obéir. Enfin ça, lui susurra-t-il, c’était si elle voulait, déjà, mourir. Esther persista, n’imaginant pas pouvoir vivre sans son fils. Ce à quoi le maitre lui répondit par une violente gifle. Mais ce n’était pas suffisant pour faire taire la jeune mère, alors le maitre la frappa, encore et encore. Il la laissa là, à demi morte, couverte de sang et ecchymoses. Quand elle reprit conscience, les domestiques de la cuisine étaient autour d’elle, pansant ses plaies, et Aimé n’était plus là.

Dans les semaines qui suivirent, elle alarma les différents serviteurs. Elle ne se nourrissait plus, elle se tuait au travail. Dès qu’elle le pouvait, elle essayait d’entrapercevoir son fils. Ces seuls instants lui donnaient encore envie de vivre mais ce qu’elle aperçut fini de lui glacer le cœur. Il était évident que son petit était maltraité et les rumeurs sur le maitre n’étaient pas pour l’aider. On disait qu’il s’adonnait à des actes contre-nature avec l’enfant. Évidemment, aucun serviteur ne le disait devant Esther, mais les murmures qui s’arrêtaient quand elle approchait, les paroles qu’elle entendait derrière les portes, suffirent à lui apprendre la vérité. Son cœur de mère ne put en supporter d’avantage. Rassemblant tout son courage, elle frappa à la porte du maitre. Peu importe si elle devait en mourir, elle ne pouvait laisser son petit entre les mains de ce monstre. Elle avait bien préparé son discours mais quand la porte s’ouvrit, elle eut quelques secondes d’hésitations. Temps suffisant pour le maitre pour éclater de rire et lui administrer, sans aucune parole préalable, un violent coup de poing en plein visage. Sonnée, Esther essaya de se relever bien décidée à faire face à cet être démoniaque. Mais le maitre ne lui en laissa pas le temps, d’un coup de pied terrible il la fit s’effondrer. D’un doigt impérieux au dessus d’elle, il lui signifia que ça devait être la dernière fois qu’elle viendrait l’importuner pour son morveux. Si elle venait à revenir, il le tuerait devant elle et il claqua la porte derrière lui, laissant Esther affligée.

Plus jamais on ne vit Esther sourire. Elle travaillait à la cuisine en silence, c’était tout ce qui importait pour elle : le travail. L’église lui interdisait de se tuer, mais elle espérait bien que ça se produirait, même si cette pensée devait être, aussi, un pêché. Son fils était en vie, mais à quel prix se demandait-elle souvent. Elle revit son Aimé quelques années plus tard. Il était devenu un jeune adolescent aux yeux craintifs, tristes. La dépassant d’une tête, il n’avait pas su la reconnaitre. Le maitre avait décidé de l’emmener en ville et avait ordonné à Esther de les accompagner. A leur retour, Aimé n’était plus avec eux et Esther était mortifiée à pensant à la vie que le maitre avait choisi pour son fils. Avant de franchir les portes du manoir, le seigneur se tourna vers Esther. Il lui dit alors qu’il pouvait toujours décider de faire tuer Aimé s’il venait à l’idée de la jeune femme de lui nuire. Dorénavant, continua-t-il, son rôle, en plus des cuisines, sera de s’occuper de tout nourrisson qu’il lui apportera. La vie d’Aimé dépendait de son obéissance, il fallait qu’Esther ne l’oublie jamais.

Les années se poursuivirent au domaine, et avec elles, les nourrissons passèrent dans les bras d’Esther. Pour chacun d’eux, le maitre passa pour les lui prendre dès leur quatrième ou cinquième année. Elle n’approuvait plus aucune émotion pour ces enfants laissés entre les mains de leur bourreau, elle en avait fait le deuil. A chaque fois que le seigneur revenait pour emporter le jeune enfant, elle pensait à Aimé, espérant qu’il avait réussi à échapper à la vie que le destin lui avait donnée.

La vieille femme se releva lentement, ses vieux os craquèrent dans un son déplaisant. Les serviteurs lui avaient fait savoir que le maitre lui apportait un nouveau nourrisson. Zadig qu’il s’appelait. Elle devait tout préparer pour l’arriver de l’enfant, encore une fois.

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