13 – La ville (Pour de faux)

Ce texte était présenté comme la suite du "Domaine" et d' "Ester". Seulement voilà : il a été mis en ligne un 1er avril… Vous comprendrez les conséquences de cette date en lisant le texte qui, s'il suivait bien la ligne narrative au début, part bien en vrille.


Quand un orage, même encore lointain, arrive, les oiseaux le ressentent. De la même façon, on dit que les chiens peuvent sentir toute perturbation naturelle majeure, alors que leurs compagnons humains n’en ont encore aucune idée. Mais ces derniers ne sont pas dépourvus d’instinct pour autant.

Personne ne pouvait dire ce qu’il se passait, au sein du manoir. Mais l’ambiance était électrique. Dans la cuisine, même la souillon, pourtant de nature amorphe, s’évertuait à tout récupérer sans attendre à ce qu’on lui donne des ordres. La pipe d’Esther était froide depuis un moment, tandis que les marmites chauffaient menaçant d’exploser. Les marmitons courraient dans tous les coins pour s’assurer que chaque plat en préparation ne manquait de rien. La frénésie était aussi visible dans le service des chambres. Les draps étaient battus vigoureusement, aucune poussière ne pouvait espérer rester plus de 30 secondes avant de céder la place au plumeau qui la dégageait. Même dans les champs, les paysans semblaient encore plus actifs qu’à l’accoutumée. Les charrues volaient au dessus des sillages qu’elles laissaient derrière elles.

A la nuit tombée, alors que la plus part des habitants du Domaine étaient couchés, éreintés par leur journée de labeur, une ombre se profilait dans le couloir. La silhouette connaissait les lieux, en témoigne le pas assuré de son propriétaire. Sans même frapper à la porte qui se tint devant l’homme, il l’ouvrit vivement, appelant l’occupante de la pièce à se mettre debout. Sa voix tonitruante ne pouvait avoir que pour effet d’éveiller la vieille femme profondément endormie. Malgré un corps grinçant, la suppliant de rester allongée, Esther se leva prestement : on ne fait pas attendre le maitre.

Il flottait une odeur de tabac autour de lui, ainsi que de vin. Au grand étonnement de la vieille femme, elle avait aussi l’impression de sentir comme un parfum de roses fraichement coupé. De cette odeur qui parvient aux narines juste après la rosée du matin, alors que les fleurs sont encore alourdies par l’eau. Esther secoua imperceptiblement la tête, elle ne devait pas penser à des choses agréables face à cet homme, il lui fallait toujours être sur le qui-vive. Elle regarda discrètement aux pieds du maitre, mais ne vit aucun couffin. Où était donc le nourrisson qu’il devait lui apporter ? Encore une question qu’elle n’osait pas poser. Elle attendit donc, les yeux humblement baissés. Elle eût un frémissement quand son seigneur prit la parole, cela le lui faisait à chaque fois. Il lui expliqua qu’elle devait être prête dans les cinq prochaines minutes, qu’en ce jour, ils iraient, ensemble en ville. Il rajouta que pour le nourrisson, elle l’aurait à leur retour. Comme toujours, il quitta la pièce en plein milieu d’une phrase, laissant Esther à toutes ses questions. Pourquoi devait-elle l’accompagner ? Il n’y avait pas d’enfant en âge de quitter le Manoir. Elle n’était plus allée en ville avec le maitre depuis Aimé. Le coeur, pourtant raffermi avec le temps, se contracta au souvenir de son fils. De nouvelles questions jaillissaient dans son esprit. Qu’était devenu son tout petit ? Il était un homme, dorénavant. Avait-il survécu au destin que le maitre avait tracé pour lui ?

Un bruit non identifié dans le couloir l’extirpa de ses pensées. Après des ablutions rapides, elle rejoignit l’extérieur aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettaient. Le seigneur était déjà installé. Contre toute attente, il ne fit aucun commentaire sur le fait qu’il dût attendre Esther. D’un claquement de langue, il fit comprendre qu’il voulait que le voyage commence. Le trajet fut long, pesant dans un silence qui n’en finissait pas. La cuisinière triturait ses ongles, n’osant pas lever la tête et croiser le regard de son maitre. Ce dernier ne bougeait pas. Esther était persuadée qu’il ne cillait même pas. Seule sa respiration forte témoignait de sa vie.

Une fois arrivé à destination, le seigneur sortit rapidement, marchant sans se retourner. Il prenait pour acquis qu’Esther le suivrait. Ils avaient beau avoir, à peu près, le même âge, l’existence difficile de la vieille femme avait rendu son pas hésitant. Chaque mouvement provoquait des douleurs dans ses articulations. Mais ce n’était pas le moment de se plaindre. Alors, elle suivit, tant bien que mal, le pas rapide de son seigneur. Ils entrèrent dans une échoppe aux murs sales et peu avenants. L’air, à l’intérieur, y était étouffant. La fumée des pipes empestait les lieux. Certains endroits semblaient ne pas avoir vu un coup de balai ou de chiffon depuis des années. Le maitre s’installa à une table, il donnait l’impression d’être un habitué des lieux.

Un homme, âgé de 30 – 40 ans, déposa un pichet de bière devant le seigneur puis se tourna vers Esther. Le coeur de cette dernière eût comme un arrêt : les yeux de l’homme … De toute son existence, elle n’a vu de tels yeux que sur deux personnes … Elle tourna rapidement son regard vers le seigneur, qui l’ignorait superbement, puis à nouveau vers le nouvel arrivant. Des larmes commencèrent à ruisseler sur son visage ridé.

Aimé, car cela ne pouvait être que lui, tapa dans ses mains. Tout d’un coup, des dizaines de jeunes hommes arrivèrent dans la pièce. Ils portaient tous un chapeau de mickey, leur nez peints en rose avec des petits points verts. Ils se prirent tous par la main et commencèrent à faire une ronde, chantant à gorge déployée. Aimé entra au centre du cercle pour danser le moonwalk bientôt rejoint par le maitre. Ce dernier commença à chanter thriller tandis que tous les jeunes hommes allèrent derrière lui pour l’accompagner dans la danse. Des milliers de confettis tombèrent du plafond et se transformèrent en petits papillons dès qu’ils se posaient sur une épaule, une tête ou autre partie d’un corps. Puis tout le monde se mit en farandole, Esther en tête, et tout ce petit monde quitta l’échoppe pour sautiller dans la rue. Chaque passant rencontré vint agrandir le défilé, et bientôt tous les habitants de la ville étaient rassemblés pour entonner un vibrant « we are the world» .

Laisser un commentaire