13 – Le domaine ( 1 / – )

Une histoire en plusieurs parties mais qui n'a jamais été achevée. J'avais quelques idées mais rien de défini. Je m'y remettrai peut-être un jour, j'ajoute ça sur la haute pile de projets potentiels.


A l’extérieur du manoir, la nature se remettait de la rudesse de l’hiver, laissant peu à peu place au printemps. D’abord timide, toute engourdie par le froid hivernal, la saison du renouveau jouait des coudes et se faisait sa place dans le coeur des hommes. Les oiseaux revenaient de leur migration, et annonçaient, à qui voulait l’entendre, qu’ils étaient bel et bien là. La flore avait encore bien du mal à se remettre de la saison des glaces, mais elle y mettait toute sa volonté, et déjà, ses odeurs parfumaient l’air, adoucissant le coeur de ceux qui les humaient.

Le manoir, quant à lui, se dressait fièrement au coeur d’un grand parc. Rappelant à toutes et à tous, qu’ici vivait le maitre et seigneur des lieux et des terres alentours. De l’extérieur, 4 tours, placés aux 4 coins cardinaux, étaient comme des excroissances, sans aucun caractère militaire. Lors de leur rajout, plusieurs générations auparavant, le seigneur des lieux avait tenter d’y ajouter de quoi se défendre, et ainsi affermir sa position vis-à-vis de ses manants . Mais son seigneur n’avait pas manqué de rappeler à l’ordre son vassal. Dès lors, ces tours ne faisaient office que d’ornement. Ajoutant, tout de même, un cachet non négligeable à la structure toute en pierre.

L’intérieur reflétait le caractère du seigneur local. Comme le temps, les épais murs de pierre semblaient inaltérables. Seul un feu de cheminée apportait un peu de chaleur, unique point lumineux dans une demeure où l’économie était force de loi. Les bougies n’étaient que rarement allumées. C’était la lumière du jour qui déterminait le rythme de vie des propriétaires. Les serviteurs, quant à eux, avaient pris l’habitude de se déplacer dans la pénombre. Malheur à celui qui transgressait les lois du seigneur. Ce dernier était déjà connu pour être dur avec ceux qui cultivaient ses terres, mais c’était encore pire pour ceux qui le servaient dans son manoir. Aucun d’entre eux ne pouvait se targuer de ne jamais avoir reçu le fouet. La seule différence qu’il pouvait y avoir entre eux, c’est que certains n’en recevaient plus depuis longtemps, les leçons étant bien enregistrées dans leur esprit.

Il était facile de reconnaitre un serviteur d’un paysan local. Ce dernier finissait toujours par avoir la peau tannée par le soleil. Tout son corps trahissait le travail de force, malgré la faim qui pouvait le tenailler quand la saison des récoltes était désastreuse, le maitre continuant de prendre sa part, sans prêter attention aux supplications du fermier. Même si l’on ne s’arrêtait pas à ces différences physique entre ceux qui travaillaient à l’intérieur du domaine et ceux qui ouvraient sur les terres, on pouvait tout de même noter un détail, le plus flagrant : le regard. L’agriculteur avait des yeux fatigués, mais ils ne manquaient pas de cette rage de vivre, de soutenir sa famille. L’amour des siens n’y était pas pour grand chose. Par contre, ils avaient grandi dans cette idée qu’il fallait protéger les siens, ne serait-ce pour que ces derniers puissent reprendre le flambeau. Quant aux domestiques, c’était tout autre chose dans leurs yeux. Là, l’expression prédominante était la peur. La peur des coups. La peur de finir par mourir. La peur de mal faire. La peur que le seigneur les appelle, surtout pour les jeunes garçons. Car le maitre aimait beaucoup les jeunes garçons.

Raison pour laquelle, il lui arrivait, parfois, de prendre à sa charge les nourrissons dont les parents venaient de mourir parmi ses roturiers. Ou bien, décidait-il, tout simplement, d’aller enlever un garçon en bas âge. Sur tout autre domaine, ça pourrait être vu comme une bénédiction. Après tout, cela assurait à l’enfant d’être nourri correctement, et peut être de vivre un peu plus longtemps que la moyenne. Mais chez ce seigneur là, c’était plutôt vu comme son contraire. L’espérance de vie de ces enfants était très courte. S’il était pris à sa naissance, il était élevé par les serviteurs. Le maitre ne s’en préoccupait plus jusqu’à ce qu’il atteigne 5 ou 6 ans. Ensuite, il l’appelait régulièrement dans ses appartements. Et ce, jusqu’à ce que l’enfant devienne pubère. Suite à quoi, il disparaissait. Personne n’a jamais su ce qu’il advenait de l’adolescent. Les rumeurs accentuaient la peur de chacun. Certains disaient que les adolescents étaient mangés par le seigneur. D’autres qu’ils étaient torturés dans le donjon. Il n’y a pas de donjon dans un manoir, mais puisque la famille du maitre avait réussi à faire construire des tours, même factices, il devait bien y en avoir un.

Le maitre avait déjà un âge très avancé quand il prit Zadig au manoir. C’était, alors, un nourrisson d’à peine six mois. Sa mère était morte en lui donnant naissance. Son père n’avait pas réussi à se remettre de la mort de son épouse. Quelques semaines après la naissance de son fils, il donnait l’impression d’avoir pris des années. Le chagrin le dominant, il avait laissé sa récolte pourrir dans les champs. C’est ainsi que le maitre pris connaissance de Zadig. Ses rapporteurs lui apprirent qu’un de ses manants refusait de travailler, pire, qu’il ne pouvait absolument pas payer ce qu’il lui devait. Comme cela devenait de plus en plus fréquent sur ses terres, le maitre décida de faire un exemple. Il se déplaça en personne.

Quand le paysan lui expliqua le pourquoi de la non récolte, rien ne transparaissait sur le visage du seigneur. Son visage était aussi dur que les pierres qui composaient son manoir, aussi froid. Seule une étincelle passa brièvement dans son regard quand le manant lui parla de son fils nouveau-né. Et pour la première fois depuis six mois, le père eût un sursaut de vie en voyant cet éclair dans les yeux de son maitre. Lui aussi avait entendu parler de sa réputation. D’un coup, il ne cherchait plus à s’apitoyer sur son sort, tout ce qui l’importait, c’était la sécurité de son fils, car là, il le savait vraiment en danger. Il réalisait que Zadig était tout ce qu’il lui restait de sa défunte épouse, il ne pouvait le laisser entre les mains de cet homme. Il tenta de supplier son seigneur. Il lui apporta ses maigres économies des précédentes récoltes. Mais rien n’y fait. Comme un chien gourmand devant un os qui promettait d’être des plus savoureux, le maitre avait déjà pris pour acquis qu’il aurait le bébé. Sans s’attarder sur le père, il ordonna à ses gardes de le faire pendre en place publique. Ainsi, chacun saurait que quiconque ne paierait pas ce qu’il lui doit, subira le même sort. Il signala à l’un de ses hommes de prendre le nourrisson et repartit sans écouter les supplications hurlées du manant.

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