14 – L’esthète

Ce texte avait été écrit dans le cadre d'un concours de nouvelles sur féminin.com. Les participants devaient mettre leur texte en ligne, et les visiteurs voter pour leur préféré. Ceux qui avaient le plus de voix passaient au second tour. Il y avait trois thèmes possibles pour ce concours, j'ai oublié les deux autres mais celui que j'avais pris était "Le jour où j'ai perdu la tête." Un concours qui n'aura rien donné, mais je me suis amusée à écrire cette nouvelle et cela m'a permise de me réessayer au "je".


Je suis connu de mes différents employeurs pour mon sérieux et la recherche du travail bien fait. Peu importe la difficulté du contrat, plus c'est compliqué plus j'y prends plaisir. Tout petit déjà, quand je m'amusais avec une fourmilière, je procédais toujours par étape : d'abord repérer la dite fourmilière. Il ne faut pas croire, s'il n'y a pas une bonne procédure de repérage, on se retrouve avec une zone qui n'est occupée que par des ouvrières, et là, c'est du gâchis. Ce qu'il faut, c'est trouver la reine, ses œufs, s'assurer qu'à la fin, on a tout anéanti. Pour ce faire, une fois face à la fourmilière, je noyais les alentours grâce à de grands seaux d'eau et j'y ajoutais des produits ménagers contre les nuisibles. Après le repérage, la deuxième chose importante est d'éviter que la ou les cibles ne puissent s'enfuir, ce que j'appelle la préparation.

Tout était alors mis en place pour la troisième étape : annihilation. Je plaçais un entonnoir et avec patience je versais de l'eau à laquelle j'avais ajouté tout poison que j'avais pu trouver dans le garage parental. Quelle joie j'éprouvais alors quand je constatais qu'il n'y avait plus une seule fourmi encore en vie ! Parfois, je me laissais même aller à placer un mammouth, un gros pétard, pour faire exploser leur habitat désormais vide de vie. Je pourrais nommer cette dernière étape comme étant le nettoyage.

Ma mère ne comprenait pas ce qu'elle qualifiait de barbarie. Mon père, lui, claquait alors son journal d'un geste puis rassurait son épouse en lui expliquant que c'était de mon âge. Son angoisse monta crescendo quand je décidai d'expérimenter ma procédure sur des grenouilles puis continuer vers des animaux de plus en plus gros. Mon père ne s'en formalisait pas, il fallait bien que j'apprenne la vie. Je me suis toujours demandé s'il avait pensé la même chose alors que j'étais en train de l'étrangler.

Ma mère dormait à l'étage, aidée, il faut bien le dire, par le tissu imbibé de chloroforme que j'avais appliqué sur son nez. Mon père avait bien tenté de se débattre mais toutes ses années où sa seule activité fut de lire son journal eurent raison de sa tentative. Quand il perdit conscience, je continuais à serrer quelques minutes. Rien ne me pressait. Les portes étaient fermées. Il était tard. Il aurait été dommage que je me laisse leurrer par son évanouissement, processus naturel quand le corps manque d'oxygène. Imaginez qu'il se réveille quelques instants plus tard pendant que je m'occupais de son épouse…

Bien entendu, vous pourriez vouloir me demander pourquoi j'avais tué mes parents. Alors qu'ils ne m'avaient jamais fait le moindre mal. Si je vous répondais que ce fut juste parce que j'avais envie de voir si j'étais capable de planifier un assassinat, de l'exécuter et ne pas me faire prendre ? Je comprendrais si vous n'en fussiez pas satisfait. Pourtant je n'ai rien de plus à ajouter à ce propos.

Devant mon franc succès homicidaire, j'ai poursuivi tout naturellement cette pratique. Très vite, j'ai reçu mes premiers contrats en freelance. Chaque nouvelle cible était un nouveau défi. J'essayais à chaque fois de modifier le modus operandi. Autant les phases "repérage" et "préparation" étaient relativement similaires d'une fois sur l'autre, autant la phase annihilation… Là, c'était l'esthète qui s'exprimait. A-t-on déjà vu un véritable artiste faire exactement la même chose à chacune de ses œuvres ? Et bien je conçois mon travail sensiblement de la même façon. Pour une cible fervente chrétienne, je la clouais au mur, pour une personne adorant faire la fête, je l'emmurais, et plein d'autres choses toujours plus innovantes. Je m'adaptais à la personnalité de ma victime.

Si je m'adresse à vous aujourd'hui, vous devez bien vous douter que ce n'est pas juste pour vous raconter ma vie. Toute bonne chose a une fin, dit-on, et hélas, ce fut aussi vrai pour moi. La loi de Murphy a eu raison de moi.

Ma cible avait pour habitude de chasser. Une fois le gibier tué, il le dépeçait dans sa cave puis lui coupait les pattes et la tête. Il envoyait alors les membres à un ami vétérinaire et la tête à un autre qui lui était taxidermiste. Partant de ces éléments, et vous l'aurez sûrement compris, ma phase "annihilation" se constituerait d'une décapitation et d'un équarrissage sommaire. C'est là où la phase "préparation" a toute son importance : on n'aborde pas ce type d'assassinat de la même façon qu'une simple balle dans la tête. Découper un être vivant veut dire beaucoup de sang. Des efforts physiques.

Voici donc comment j'avais procédé : j'avais commencé par verser quelques substances chimiques dans son repas, histoire de l'affaiblir et ensuite l'endormir. Je vous passe les détails sur ma façon de procéder pour atteindre sa nourriture, c'est sans importance et surtout des plus communs. Mais ce fut mon premier soucis : ma cible ayant des problèmes rénaux, il était coutumier des médicaments. Traitement qui lui a permis de montrer une certaine résistance à mon petit cocktail. Résultat : il n'étais qu'affaibli quand je m'approchai de lui pour commencer la découpe. S'ensuivit un combat puis une course poursuite dans toute sa maison. Heureusement qu'il était tard, avec tous les volets fermés, et que j'avais pris soin de verrouiller toutes ses portes de sortie. Je pus tout de même le maitriser mais non sans mal. Je le portais alors jusqu'à sa cave mais je savais déjà que j'allais devoir nettoyer absolument toute sa maison pour faire oublier toute trace de sa fuite. Résultat : j'allais devoir l'équarrir sommairement en bien moins de temps que prévu initialement.

Je déteste vraiment devoir me presser, ce n'est pas ainsi qu'un artiste doit procéder. Mais là, je n'avais pas le choix. Je sortis donc un gros hachoir de boucher et débutais mon œuvre, prenant soin de commencer par la tête afin d'éviter une nouvelle réaction inopinée de sa part. Je pliais chaque bras puis chaque jambe avant de les découper afin de pouvoir les mettre directement dans les boites remplies de glace prévues à cet effet. Comme je vous ai dit que j'étais du genre minutieux, vous ne serez guère étonné d'apprendre que le sol avait été recouvert de bâches plastifiées et que j'œuvrais totalement nu. L'homme dans sa force primale… J'aime beaucoup cette image. De façon plus concrète, c'était aussi nettement plus facile de nettoyer une peau que des vêtements. De même, entre laver le sol et retirer en peu de temps sa protection… Le choix était très rapide. Quant à la tête, j'avais décidé de prendre l'une des boites utilisée par ma victime. Elle ressemblait vaguement à celles que l'on voit pour les transplantations d'organes. Ce fut ma seconde erreur, comme je vous l'expliquerai dans un bref instant. Enfin, le tronc fut simplement laissé sur place, recouvert de glace.

Une fois tout nettoyé, de la cave au plafond, je plaçais les boites à l'arrière de mon pick-up. Enfin, j'exagère en disant "mon" pick-up : je l'avais volé juste avant de me rendre chez ma cible. Vu l'heure avancée, j'avais un peu de temps avant que son propriétaire aille déposer une plainte. Quoi qu'il en soit, après avoir vérifié plusieurs fois que je ne laissais plus aucune trace de mon passage, je pris la route.

Je devais déposer mes "colis" chez le vétérinaire et le taxidermiste. Je sais bien que j'aurais très bien pu balancer tout cela dans le fleuve, surtout vu le temps perdu à tout nettoyer. Le planning prévu à la base était totalement chamboulé, mais que voulez-vous… Le désir de perfection est tenace… Les routes des campagnes sont bien connues pour ne pas être totalement plates et j'étais très satisfait d'avoir eu l'idée de prendre un véhicule tout terrain tant il faisait des soubresauts. Les membres arrivèrent rapidement à destination et je repartis sans vérifier la dernière boite. Ceci rejoint l'erreur citée précédemment : la boite de ma victime ne fermait plus correctement. Du moins, le loquet finissait par se relâcher si on le secouait trop. Je l'avais bien vérifié avant de charger le tout, l'ensemble tenait bien.  Néanmoins, ce n'était pas suffisant. Je ne me suis aperçu du problème qu'une fois arrivé devant le cabinet du taxidermiste, trois bons quart d'heure plus tard ; en prenant la poignée, le couvercle s'ouvrit et je pus constater que la tête n'était plus là.

Je vous laisse imaginer dans quel embarras je me trouvais alors. Je tentai de reprendre la route empruntée me disant qu'avec un peu de chance… Hélas, je crois que s'il existe un saint patron des assassins, il avait décidé qu'il m'avait déjà bien trop soutenu. Le pire fut que non seulement je n'avais pas pu retrouver la tête, mais en plus je finis par croiser tout un contingent de policiers et autres représentants judiciaires.

Mon contrat n'avait été rempli qu'en partie : Certes, ma victime était belle et bien morte mais son décès ne devait pas être annoncé avant l'ouverture des bureaux. Une histoire d'affaires à signer, je dois bien avouer ne pas avoir cherché à en savoir plus, ce n'était pas mon travail. Avec la tête de ma cible, les policiers n'eurent aucun mal à l'identifier. A quatre heures du matin, ils avaient son nom, une heure plus tard, ils trouvaient le tronc dans la cave. Inutile de préciser que mes commanditaires étaient furieux de ne pas avoir pu conclure leurs affaires. Et dans ce cas là, il n'existe qu'un seul châtiment : la mort de leur employé. La mienne, en l'occurrence.

J'ai péché par excès de confiance, je le reconnais. Moi qui aimais tant faire attention aux moindres détails, je me suis laissé aller à en passer certains. Ma seule satisfaction, c'est que vous, inspecteur, vous n'avez pas pu m'attraper malgré cette tête perdue. Si aujourd'hui je m'adresse à vous et que je vous livre tous les dossiers des différentes opérations auxquelles j'ai pu prendre part, c'est que je sais qu'un confrère arrivera sous peu remplir son contrat. La mort ne m'effraie pas, elle est ma compagne depuis de nombreuses années. Par contre, je me refuse à partir sans que personne ne sache quel grand artiste j'ai pu être.

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